Tous ceux qui ont
des ailes ne sont pas des anges
27 octobre 2009
L’aviation a fait rêver. Certains en ont profité.
En se faisant passer pour l’aviateur
qu’ils n’étaient pas ou en s’attribuant des résultats qu’ils ne méritaient pas. Regard sur les
petites escroqueries en Touraine.
Pontlevoy et les faussaires
L'aérodome de Pontlevoy, créé en 1910. (Didier Lecoq)
Les articles, dans L’Avenir etL’Indépendant de Loir-et-Cher du mercredi
31 janvier 1912, avaient de
quoi attirer le chaland : «Un Blériot dit Torpilleur, type 1912, moteur Verrest 70 chevaux, sera
exposé route de Vendôme ». Blois n’est qu’une étape entre
Issy-les-Moulineaux et Nice
que le pilote, André Buson,
a l’intention de relier.
Par le chemin des écoliers puisqu’il passera par Blois,
Poitiers, Bordeaux, Pau et Montpellier. 0,50 F par personne pour admirer le
dernier-né des aéroplanes. Détail extraordinaire : « Cet appareil étant
muni d’un lance-torpilles automatique, il sera fait des essais pendant la visite »
(1)
Le voyage a été plus long que prévu.
« Buson » a fait une halte à
Toury. Il s’y est attardé,
sans doute pour s’imprégner
des exploits de Louis Blériot. Qu’importe,
« il est arrivé hier
soir », indique L’Avenir dans son édition du 10 février. Ce journal explique que « le voyage de ce
matin n’a présenté aucune difficulté. Toutefois, en arrivant en vue de Blois, l’aviateur commençait à être gêné
par le vent. »
L’information, colportée « par une jeune homme qui a fait le
tour des rédactions », intrigue les journaux. Car l’avion, qu’un reporter est allé
observer, est « remarquablement
propre ». Puis « dans le quartier haut de la ville, même les voisins les plus immédiats du
terrain d’atterrissage ignoraient
totalement qu’un aéroplane fut descendu
dans leurs parages. »
Le journal rappelle « qu’un aéroplane, Blériot également, qui depuis la tentative infructueuse
de M. Morlat, était resté abrité chez M. Fougère, hôtel du Croissant, a quitté son asile depuis quelques jours ».
Le rapprochement est vite fait.
La Dépêche, à Tours, livre la clé de l’énigme dans son édition du 14 février : « Beaucoup d’affiches
en ville, environ 6.000 personnes
sur la route de Vendôme, quelques entrées dans la cour où
se trouvait l’appareil,
puis des cris, enfin une
averse inondant tout le monde
et calmant les esprits. Et
pour terminer cette belle journée,
apparition du commissaire demandant papiers et brevets aux organisateurs,
désormais légendaires, du
plus beau vol de l’année : mais comme
nous ne sommes qu’au mois de février,
nous devons donc en espérer d’autres.
« Le nouveau Blériot, type 1912, est tout simplement
le vieux rossignol qui émerveillait les habitués de l’aérodrome
de Pontlevoy par son bon roulement.
Le mécanicien Rozier est l’aviateur
Ors du meeting d’Herbault. Quant
à Buson, il s’appelle
en réalité Pillon et demeure à Tours. Il aurait un brevet qui n’a rien de commun avec l’aviation. » Jean Ors a
été condamné pour cette mise en scène. Il a fait appel. Au début de l’année
1913, la justice a doublé la peine. Jean Ors a
lâché les commandes des avions pour sauter en parachute.
Les parachutes Ors ont sauvé
de nombreuses vies. Comment lui
en vouloir
?
Cet aérodrome de Touraine, situé entre vallée du Cher et vallée de la Loire, est né de la rencontre d’un agriculteur, Tauvin, et d’un vendeur d’automobiles de la
Seine, Morlat. Cette union
a connu une fin douloureuse. Rubrique faits divers : en novembre 1911, une « Main noire » demande
400 F à Tauvin sous peine
des pires représailles. Puis début janvier, Morlat,
directeur de l’école d’aviation, reçoit des bonbons
que « le pharmacien déclare
empoisonnés » (L’Indépendant de Loir-et-Cher du 12 janvier
1912).
Cette vie chaotique ne doit pas faire oublier que
beaucoup de pilotes sont passés à Pontlevoy
comme Pierre Daucourt (3), Jean Ors, l’enseigne de vaisseau Lefranc dont le frère était médecin
à Blois (4), Jules Landry, Théophile
Ingold (5), Spoo-Naert. Ah oui, une anecdote pour clore ce chapitre : Morlat, le directeur de l’école et chef-pilote, n’a jamais eu
son brevet !.
Dix ans de suspension pour Maurice Guillaux
Maurice Guillaux et son
Clément-Bayard tout métallique. (Didier Lecoq)
Décidément, le Loir-et-Cher
est à la fête. Quand ce
n’est pas l’aérodrome, c’est un pilote. Maurice Guillaux avait l’étoffe des plus grands. A peine breveté à l’école
Caudron, au Crotoy, il s’est engouffré dans le métier d’aviateur. Pour une des ses premières sorties, il relie Paris à Londres avec un passager, en 1913. Il court les meetings puis les compétitions.
Pour Clément-Bayard il remporte la cinquième prime de la
coupe Pommery, en avril 1913, avec un vol de
Biarritz à Kollum, aux Pays-Bas. Son
duel avec Brindejonc des Moulinais, en juin de la même année, tourne
à son avantage. Sauf que le
point d’arrivée donné par
Guillaux n’était pas le bon. Profitant (volontairement ou non) d’une
homonymie, Guillaux s’est
vu rajouter quelques kilomètres. Quelques kilomètres qui changent tout. L’affaire n’est pas allée
en justice. Mais Maurice Guillaux a été interdit
de compétition par la Ligue nationale aérienne pour dix ans. Mauvaise pioche pour les Tourangeaux qui comptaient sur lui pour promouvoir la création d’un aérodrome permanent
au Menneton. Restait les meetings. Il a bouclé la
boucle le premier sur Paris. Même à 1.000 m d’altitude,
l’air de la France lui était devenu irrespirable.
Il a choisi de s’éloigner, s’embarquant avec avion et mécanicien pour l’Australie. Comme un forçat. Il
y a couru les meetings et accompli la première
liaison postale (6). Au son du
tocsin, lui qui n’était pas
mobilisable, a rejoint la
France. Il a formé
des aviateurs australiens. Il est mort pendant la guerre en essayant un Morane-Saulnier »
Le tour de France judiciaire de Chéramy